A l'occasion de la parution du recueil Au nom de la louve, ils ont témoigné...
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Par
quel Brel commencer ? Je n’en connaissais aucun, en dehors de
Jacques, bien sûr, que le monde entier connaît. J’avais lu, par
hasard, une nouvelle de Bruno Brel, dans un ouvrage collectif qui réunissait
les lauréats d’un concours . Une histoire de dernier train à vapeur
s’égarant dans les steppes de la Baraba, en Russie Soviétique.
Vraiment une bonne nouvelle comme on aimerait bien qu’elles soient
toutes écrites, avec son mystère et son questionnement qui tiennent le
lecteur en haleine, et sa chute inattendue. Un modèle bien arrondi, doté
d’une écriture créant tout de suite l’atmosphère. Ce Brel –
sans doute le neveu de l’autre – est allé à bonne école, m’étais-je
dit. Bon sang ne peut mentir. Il y a de la patte, là-dedans. Comme a écrit
Paul Morand, quelque part, la nouvelle, c’est un saut en parachute où
il faut sauter à la bonne auteur. On n’a pas le temps de se rattraper.
Cette image sportive convient bien à notre nouvelliste qui, par ailleurs,
n’est pas une mauviette et a de la carrure, ce que j’ai pu constater
le jour où je l’ai rencontré dans une taverne bruxelloise, le 15
janvier 2003. Donc,
j’avais honte de ne pas le connaître, de ne pas avoir un seul disque de
ses chansons dans ma discothèque, à côté des C.D. de son oncle. Alors,
j’ai découvert une seconde nouvelle de Bruno que mon ami Michel Cliquet
a publiée dans le magazine de l’Acanthe n° 11, La Cabine
téléphonique, une bien jolie romance qui a le mérite de ne pas
aboutir et, par conséquent, de maintenir le rêve au niveau de la
nostalgie. Ambiance, ambiance… Se confirmaient ainsi mes premières
bonnes impressions. Avec Anatole France et Jean François Payfa dans
L’art de la Nouvelle j’ai envie de répéter, en pensant à Bruno
Brel, qu’une nouvelle c’est un sourire d’enfant, une larme fugitive,
un morceau du cœur de l’auteur. Aujourd’hui que je l’ai rencontré dans cette taverne bruxelloise, je vais mieux et ma honte également. J’ai vu que dans Bruno, il y a encore d’autres Brel. Du Jacques, bien évidemment. C’est inévitable. L’influence est très nette, physique, gestuelle, rythmique. Comment éviter la ressemblance avec un parent d’une telle pointure que personne ne peut oublier ? Même les cordes vocales sont faites de la même texture, et la guitare qui l’accompagne a les mêmes résonances. On dit de lui que cela n’empêche pas la singularité et qu’il fait bien fructifier l’héritage de son oncle. Mais l’envie de chanter, ce serait plutôt Brassens qui la lui aurait donnée. Il a rencontré Brassens plusieurs fois et le courant a passé. Les vocations naissent parfois d’un concours de circonstances, et de mélanges subtils aux dosages nuancés. Vingt
ans d’amour sont morts un soir J’aime
le vent des dunes Qu’est-ce
que je vais faire de ma tendresse Finir
de vivre, finir d’aimer La
seule femme que j’aimais Touches délicates d’un poète qu’on n’aurait peut-être pas soupçonné dans ce baroudeur, ce passionné de la moto comme son père, un mec sur sa moto qu’est pas scotché au bitume. Autre influence que celle-là. Quand on a un père patron d’une cartonnerie à Anderlecht chez qui ni Jacques ni Bruno n’ont voulu travailler et qui, en précurseur du Paris Dakar, a fait en 1953 – Bruno avait 3 ans – Bruxelles-Léopoldville à moto, on peut difficilement devenir un pur contemplatif et entrer au couvent, surtout quand dans la famille on tient plus aux femmes qu’aux bondieuseries. Un modèle, ce père qui lui donne le goût du voyage et de l’action et qui, à plus de septante ans, est encore capable de faire cent kilomètres de marche athlétique, pour la ligue contre le cancer. Chapeau !
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Donc
– c’est écrit dans les astres – à seize ans, on ne va plus à l’école,
on bricole et on se met à chanter. On se produit au Grenier aux chansons,
chez Jane Tony. On songe à faire carrière dans le spectacle, on fréquente
les cabarets parisiens. Après, on rencontre Anne Sylvestre et on fait une
tournée. On ne chôme pas. On est premier rôle dans une comédie
musicale et, la même année, on publie un bouquin sur Roger Decoster
champion du monde du motocross. C’est son premier livre. À
partir de 1977, le rythme s’accélère. Il a 26 ans. Jacques Canetti le
remarque. Il passe à la T.V. Il sort son premier 33 tours. En dehors de
la France – deux ans plus tôt, on l’avait vu au Québec – c’est
la Suisse romande qui l’accueille, puis l’ Afrique (Djibouti, Éthiopie,
Kenya, Madagascar). Il revient en Belgique et en France. Il se produit aux
Pays-Bas. Il retourne en Afrique mais de l’autre côté, cette fois-ci :
Congo, Zaïre, République Centrafricaine, Tchad. Trois ans plus tard, on
le voit en Égypte. Après les trente trois tours, viennent les albums de
C.D. Et le temps passe… Il va partout, même en Roumanie, et j’en
passe… Voilà,
j’arrête. Inutile d’être exhaustif, on a compris. Les artistes
n’ont pas de frontières. En 1994, événement. Un livre. Un roman :
Le Touareg blanc. Ne comptez pas sur moi pour vous le
raconter. Bruno a mis tous les ingrédients pour en faire une histoire
palpitante. À vous de le découvrir. Du cinéma tout plein. Le
démon littéraire ne faisait que sommeiller. Il commence à s’éveiller
et avec lui encore un autre Brel. Mais lequel ? Retournons en arrière. À
l’origine, il y avait une mère flamande qui aimait la lecture. Elle
contamina Bruno. À onze ans, ce petit-là lisait Zola.
Aujourd’hui, à onze ans on regarde des B.D. Après Zola, il passa à
des lectures plus sages, et encore : Jules Verne, ce mage des mirages
et des voyages éternels, Simenon le maître de l’audiovisuel littéraire
avant la lettre qui lui inculqua la manière de brosser des atmosphères
et des décors dont s’imprègnent les personnages, et, plus tard, les
romans américains des années trente à cinquante qu’il chine dans les
brocantes de Picardie, les rêderies (j’espère que je n’ai pas trahi
l’orthographe). Des livres qui racontent des histoires. Nous y sommes.
Brel, second du nom, raconte des histoires, quand il chante, quand il écrit,
quand il rêve, je présume, non, j’en suis sur. Car il adore les
histoires et adore les raconter. C’est viscéral. Oublions Maupassant,
Clavel et tous les autres qu’il a dévorés plus tard. Ce qui est
absolument clair, maintenant, hic et nunc, c’est que Brel, Bruno Brel, a
la plume qu’il faut pour écrire des histoires, des romans, des
nouvelles. Raconter une histoire, c’est distraire, ne pas ennuyer.
C’est inventer. C’est créer. Ce talent lui a été reconnu plusieurs
fois, à l’occasion de concours, mais il suffit de le lire. Allez-y.
Maintenant, c’est facile, il y en a tout un livre qu’il préparait
depuis tout un temps dans son refuge de Picardie. Est-ce
dans ses nouvelles qu’on le retrouve le mieux ? Difficile à dire, car
ce Brel aux multiples facettes est le résultat de toutes sortes
d’influences. Quand il écrit, on sent bien sa préoccupation de mentir
vrai, comme disait Aragon. Il a le sens de l’action. L’écriture
pourrait paraître impersonnelle, si elle n’était pas au service d’un
scénario sous-jacent orienté par le désir et le besoin de convaincre le
lecteur. Très visuel comme était Simenon, il plante ses décors à la
manière d’un homme de spectacle. Il n’est dès lors pas étonnant que
ses histoires se prêtent à la mise en scène. Espérons que le cinéma
puise bientôt dans son imaginaire ! À la
question : « Alors, c’est pas trop difficile de
s’appeler Brel ? », il m’a regardé sans rien dire, avec un
sourire sur les lèvres. En sortant de cette taverne bruxelloise, il
pleuvait comme dans un Simenon. Les lumières se balançaient sous les
arbres sans feuilles. Je remontai mon col et, stoïque, rejoignis ma
voiture. Quel hiver pluvieux ! J’étais content. Je n’avais plus
honte. Jean
Botquin
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Le
chemin de la vie endosse de multiples visages que le temps dépose devant
le regard du passant. Au-delà de certains clichés, il est bon que
l’homme soit présent dans son intégrité et qu’il ne se perde guère
dans le labyrinthe illusoire du paraître. D’une écriture offrant les
images réalistes d’un décor où chacun peut se voir, Bruno Brel, au
moyen de mots-reflets que le temps essaime, tisse les mailles de l’amitié. Au
sein du roman « Le Touareg Blanc » édité en 1994 aux Éditions
La Panthère Noire, un humanisme simple non intellectualisé mais vibrant
au plus profond des valeurs naturelles, anime les personnages de ce rêve.
Il est vrai que l’on aimerait rencontrer Bernard, Louis, Mahmoud ou
Attina. « Elle
est belle… comme l’imagination. Ses yeux, la nuit, m’éclairent le cœur
et j’en oublie que les hommes sont des chasseurs. Elle a l’agilité et
la fragilité de ces gazelles qui ne savent pas encore qu’il existe des
guépards. Sa
poitrine est si pure que c’est elle qui rend brillantes les perles de
ses colliers. Ses bras sont si fins que d’une bague elle fait un
bracelet. Sa démarche est fière et lente car elle appartient au désert,
mais elle sait toujours où elle va. Son sourire a réussi à me rendre
beau. Son rire, lorsqu’il éclate dans la nuit, s’envole jusqu’aux
étoiles. Sûr qu’un jour il ira décrocher la Croix du Sud ! » (extrait
de : Le Touareg Blanc) |
Chanson
et littérature sont les fruits d’un même arbre fait homme. Pour ma
part, je verrais bien également Bruno Brel (attention à la surcharge de
travail !) tailler la pierre et le bois, pétrir la glaise afin de
sublimer son énergie sous d’autres formes mais l’on dit que le temps
n’est pas extensible ? Quoique… Peu
importe la forme d’expression : nouvelles, roman ou chansons… le
regard de Bruno Brel toujours défriche les méandres d’un delta sans
cesse changeant où hommes et femmes nagent, surnagent, espèrent, rêvent,
entrevoient parfois l’aspect glauque d’une société, puis aiment le
temps d’un instant de joie. Dans la nouvelle La cabine téléphonique ,
par exemple, déjà parue dans un précédent numéro du magazine de
l'Acanthe , bien des couples peuvent se reconnaître au cœur de ces
dialogues révélateurs du flou en lequel dérivent nombre d’êtres. Au
sein de l’histoire, deux personnages… cette osmose en attente de concrétisation
ravive le vide ressenti dans de similaires
situations où l’on ne demanda pas le prénom, le nom,
l’adresse d’un regard dont la brillance attise encore une blessure
n’ayant pas eu le temps d’exister. Devant
l’écran d’une réalité que divers pouvoirs composent, il est bon
d’écouter, de lire certaines semailles que l’imaginaire transforme
parfois en liberté d’être soi. Maintenant,
je prends le bateau « Moitié Bruno, Moitié Brel » pour écouter quelques plages. Bon vent littéraire ! Richard Deblauwe |