A l'occasion de la parution du recueil Au nom de la louve, ils ont témoigné...

Jean Botquin          Richard Deblauwe

Par quel Brel commencer ? Je n’en connaissais aucun, en dehors de Jacques, bien sûr, que le monde entier connaît. J’avais lu, par hasard, une nouvelle de Bruno Brel, dans un ouvrage collectif qui réunissait les lauréats d’un concours . Une histoire de dernier train à vapeur s’égarant dans les steppes de la Baraba, en Russie Soviétique. Vraiment une bonne nouvelle comme on aimerait bien qu’elles soient toutes écrites, avec son mystère et son questionnement qui tiennent le lecteur en haleine, et sa chute inattendue. Un modèle bien arrondi, doté d’une écriture créant tout de suite l’atmosphère. Ce Brel – sans doute le neveu de l’autre – est allé à bonne école, m’étais-je dit. Bon sang ne peut mentir. Il y a de la patte, là-dedans. Comme a écrit Paul Morand, quelque part, la nouvelle, c’est un saut en parachute où il faut sauter à la bonne auteur. On n’a pas le temps de se rattraper. Cette image sportive convient bien à notre nouvelliste qui, par ailleurs, n’est pas une mauviette et a de la carrure, ce que j’ai pu constater le jour où je l’ai rencontré dans une taverne bruxelloise, le 15 janvier 2003.

Donc, j’avais honte de ne pas le connaître, de ne pas avoir un seul disque de ses chansons dans ma discothèque, à côté des C.D. de son oncle. Alors, j’ai découvert une seconde nouvelle de Bruno que mon ami Michel Cliquet a publiée dans le magazine de l’Acanthe n° 11, La Cabine téléphonique, une bien jolie romance qui a le mérite de ne pas aboutir et, par conséquent, de maintenir le rêve au niveau de la nostalgie. Ambiance, ambiance… Se confirmaient ainsi mes premières bonnes impressions. Avec Anatole France et Jean François Payfa dans L’art de la Nouvelle j’ai envie de répéter, en pensant à Bruno Brel, qu’une nouvelle c’est un sourire d’enfant, une larme fugitive, un morceau du cœur de l’auteur.

Aujourd’hui que je l’ai rencontré dans cette taverne bruxelloise, je vais mieux et ma honte également. J’ai vu que dans Bruno, il y a encore d’autres Brel. Du Jacques, bien évidemment. C’est inévitable. L’influence est très nette, physique, gestuelle, rythmique. Comment éviter la ressemblance avec un parent d’une telle pointure que personne ne peut oublier ? Même les cordes vocales sont faites de la même texture, et la guitare qui l’accompagne a les mêmes résonances. On dit de lui que cela n’empêche pas la singularité et qu’il fait bien fructifier l’héritage de son oncle. Mais l’envie de chanter, ce serait plutôt Brassens qui la lui aurait donnée. Il a rencontré Brassens plusieurs fois et le courant a passé. Les vocations naissent parfois d’un concours de circonstances, et de mélanges subtils aux dosages nuancés.

Vingt ans d’amour sont morts un soir
C’est à Cherbourg ou par hasard…

J’aime le vent des dunes

Lorsque l’aube rallume
De sillons d’or les étangs gris

Qu’est-ce que je vais faire de ma tendresse
Si tu ne me tiens plus en laisse ?

Finir de vivre, finir d’aimer
Fermer le livre le cœur fané…

La seule femme que j’aimais
A maintenant les cheveux blancs…

Touches délicates d’un poète qu’on n’aurait peut-être pas soupçonné dans ce baroudeur, ce passionné de la moto comme son père, un mec sur sa moto qu’est pas scotché au bitume. Autre influence que celle-là. Quand on a un père patron d’une cartonnerie à Anderlecht chez qui ni Jacques ni Bruno n’ont voulu travailler et qui, en précurseur du Paris Dakar, a fait en 1953 – Bruno avait 3 ans – Bruxelles-Léopoldville à moto, on peut difficilement devenir un pur contemplatif et entrer au couvent, surtout quand dans la famille on tient plus aux femmes qu’aux bondieuseries. Un modèle, ce père qui lui donne le goût du voyage et de l’action et qui, à plus de septante ans, est encore capable de faire cent kilomètres de marche athlétique, pour la ligue contre le cancer. Chapeau !

 

Donc – c’est écrit dans les astres – à seize ans, on ne va plus à l’école, on bricole et on se met à chanter. On se produit au Grenier aux chansons, chez Jane Tony. On songe à faire carrière dans le spectacle, on fréquente les cabarets parisiens. Après, on rencontre Anne Sylvestre et on fait une tournée. On ne chôme pas. On est premier rôle dans une comédie musicale et, la même année, on publie un bouquin sur Roger Decoster champion du monde du motocross. C’est son premier livre.

À partir de 1977, le rythme s’accélère. Il a 26 ans. Jacques Canetti le remarque. Il passe à la T.V. Il sort son premier 33 tours. En dehors de la France – deux ans plus tôt, on l’avait vu au Québec – c’est la Suisse romande qui l’accueille, puis l’ Afrique (Djibouti, Éthiopie, Kenya, Madagascar). Il revient en Belgique et en France. Il se produit aux Pays-Bas. Il retourne en Afrique mais de l’autre côté, cette fois-ci : Congo, Zaïre, République Centrafricaine, Tchad. Trois ans plus tard, on le voit en Égypte. Après les trente trois tours, viennent les albums de C.D. Et le temps passe… Il va partout, même en Roumanie, et j’en passe…

Voilà, j’arrête. Inutile d’être exhaustif, on a compris. Les artistes n’ont pas de frontières. En 1994, événement. Un livre. Un roman : Le Touareg blanc. Ne comptez pas sur moi pour vous le raconter. Bruno a mis tous les ingrédients pour en faire une histoire palpitante. À vous de le découvrir. Du cinéma tout plein.

Le démon littéraire ne faisait que sommeiller. Il commence à s’éveiller et avec lui encore un autre Brel. Mais lequel ? Retournons en arrière.

À l’origine, il y avait une mère flamande qui aimait la lecture. Elle contamina Bruno. À onze ans, ce petit-là lisait Zola. Aujourd’hui, à onze ans on regarde des B.D. Après Zola, il passa à des lectures plus sages, et encore : Jules Verne, ce mage des mirages et des voyages éternels, Simenon le maître de l’audiovisuel littéraire avant la lettre qui lui inculqua la manière de brosser des atmosphères et des décors dont s’imprègnent les personnages, et, plus tard, les romans américains des années trente à cinquante qu’il chine dans les brocantes de Picardie, les rêderies (j’espère que je n’ai pas trahi l’orthographe). Des livres qui racontent des histoires. Nous y sommes. Brel, second du nom, raconte des histoires, quand il chante, quand il écrit, quand il rêve, je présume, non, j’en suis sur. Car il adore les histoires et adore les raconter. C’est viscéral. Oublions Maupassant, Clavel et tous les autres qu’il a dévorés plus tard. Ce qui est absolument clair, maintenant, hic et nunc, c’est que Brel, Bruno Brel, a la plume qu’il faut pour écrire des histoires, des romans, des nouvelles. Raconter une histoire, c’est distraire, ne pas ennuyer. C’est inventer. C’est créer. Ce talent lui a été reconnu plusieurs fois, à l’occasion de concours, mais il suffit de le lire. Allez-y. Maintenant, c’est facile, il y en a tout un livre qu’il préparait depuis tout un temps dans son refuge de Picardie.

Est-ce dans ses nouvelles qu’on le retrouve le mieux ? Difficile à dire, car ce Brel aux multiples facettes est le résultat de toutes sortes d’influences. Quand il écrit, on sent bien sa préoccupation de mentir vrai, comme disait Aragon. Il a le sens de l’action. L’écriture pourrait paraître impersonnelle, si elle n’était pas au service d’un scénario sous-jacent orienté par le désir et le besoin de convaincre le lecteur. Très visuel comme était Simenon, il plante ses décors à la manière d’un homme de spectacle. Il n’est dès lors pas étonnant que ses histoires se prêtent à la mise en scène. Espérons que le cinéma puise bientôt dans son imaginaire !

À la question :  « Alors, c’est pas trop difficile de s’appeler Brel ? », il m’a regardé sans rien dire, avec un sourire sur les lèvres. En sortant de cette taverne bruxelloise, il pleuvait comme dans un Simenon. Les lumières se balançaient sous les arbres sans feuilles. Je remontai mon col et, stoïque, rejoignis ma voiture. Quel hiver pluvieux ! J’étais content. Je n’avais plus honte.

 

Jean Botquin

 

 

Le chemin de la vie endosse de multiples visages que le temps dépose devant le regard du passant. Au-delà de certains clichés, il est bon que l’homme soit présent dans son intégrité et qu’il ne se perde guère dans le labyrinthe illusoire du paraître. D’une écriture offrant les images réalistes d’un décor où chacun peut se voir, Bruno Brel, au moyen de mots-reflets que le temps essaime, tisse les mailles de l’amitié.

Au sein du roman « Le Touareg Blanc » édité en 1994 aux Éditions La Panthère Noire, un humanisme simple non intellectualisé mais vibrant au plus profond des valeurs naturelles, anime les personnages de ce rêve. Il est vrai que l’on aimerait rencontrer Bernard, Louis, Mahmoud ou Attina.

« Elle est belle… comme l’imagination. Ses yeux, la nuit, m’éclairent le cœur et j’en oublie que les hommes sont des chasseurs. Elle a l’agilité et la fragilité de ces gazelles qui ne savent pas encore qu’il existe des guépards.

Sa poitrine est si pure que c’est elle qui rend brillantes les perles de ses colliers. Ses bras sont si fins que d’une bague elle fait un bracelet. Sa démarche est fière et lente car elle appartient au désert, mais elle sait toujours où elle va. Son sourire a réussi à me rendre beau. Son rire, lorsqu’il éclate dans la nuit, s’envole jusqu’aux étoiles. Sûr qu’un jour il ira décrocher la Croix du Sud ! »

(extrait de : Le Touareg Blanc)

Chanson et littérature sont les fruits d’un même arbre fait homme. Pour ma part, je verrais bien également Bruno Brel (attention à la surcharge de travail !) tailler la pierre et le bois, pétrir la glaise afin de sublimer son énergie sous d’autres formes mais l’on dit que le temps n’est pas extensible ? Quoique…

Peu importe la forme d’expression : nouvelles, roman ou chansons… le regard de Bruno Brel toujours défriche les méandres d’un delta sans cesse changeant où hommes et femmes nagent, surnagent, espèrent, rêvent, entrevoient parfois l’aspect glauque d’une société, puis aiment le temps d’un instant de joie. Dans la nouvelle  La cabine téléphonique , par exemple, déjà parue dans un précédent numéro du magazine de l'Acanthe , bien des couples peuvent se reconnaître au cœur de ces dialogues révélateurs du flou en lequel dérivent nombre d’êtres. Au sein de l’histoire, deux personnages… cette osmose en attente de concrétisation ravive le vide ressenti dans de similaires  situations où l’on ne demanda pas le prénom, le nom, l’adresse d’un regard dont la brillance attise encore une blessure n’ayant pas eu le temps d’exister.

Devant l’écran d’une réalité que divers pouvoirs composent, il est bon d’écouter, de lire certaines semailles que l’imaginaire transforme parfois en liberté d’être soi.

Maintenant, je prends le bateau « Moitié Bruno, Moitié Brel » pour écouter quelques plages. Bon vent littéraire !

Richard Deblauwe