ENCORE UNE HISTOIRE DE CABINETS
Ma fille, mon enfant, la chair de ma chair et moi-même, nous nous rendons quelquefois dans des établissements publics pour y consommer des rafraîchissements. À la suite de quoi elle exprime souvent le désir de faire pipi. Dois-je, en l'occurrence, l'emmener plutôt vers les cabinets des dames, ou plutôt vers les cabinets des messieurs?
Et bien moi par exemple, en ce qui me concerne, je suis la proie d'une sorte d'appréhension à l'idée d'entrer dans les cabinets des dames. Toutes sortes de fantasmes discutables se télescopent dans mon esprit, le laissant au bord de l'effondrement. Sur quelles scènes atroces, en effet, ne vais-je pas y faire irruption?
J'imagine une sorte d'ambiance sulfureuse de messe noire féministe centre-gauche Tupperware, dans des lieux jonchés d'avortons sanguinolents emballés à la hâte dans des serviettes périodiques douteuses. Vous verrez là, bien sûr, la marque de mon déséquilibre et de ma perversion, et je vous en demande simplement pardon. Un esprit logique et posé devrait savoir que les cabinets des dames sont en somme des endroits tout à fait convenables et pratiques, et qui si l'on y fait bien pipi, et hélas caca, comme c'est en somme la finalité de l'endroit, la chose se déroule dans de petits boxes, dont la fermeture dissimule, du moins au regard, l'essentiel des horreurs en cours.
En principe, en y entrant, on ne trouve que des lavabos, et ce qu'on pourrait découvrir à ce moment ne devrait pas beaucoup sortir de ces activités très classiquement féminines que sont le bavardage et le ravalement de façade. Or, s'il y a beaucoup de secret dans la peinture sur zongles, la peinture sur zyeux, la coiffure, la parfumerie et tout le bataclan, il est plausible que ces secrets ne pèseraient pas d'un grand poids devant l'impérieuse nécessité où se trouverait un jeune père d'avoir à aider la chair de sa chair à soulager sa jeune vessie.
Mais voyons ensemble, si vous le voulez bien, ce qui pourrait se passer chez les mecs. D'abord, Coline ne sachant pas lire, elle ne comprendrait rien aux commentaires des superbes dessins gravés dans les murs. Et comme elle n'a pas le sens des chiffres, il y a peu de chance qu'elle téléphone à leurs auteurs, ou qu'elle sorte de ces endroits avec des idées de comparaisons désobligeantes et déplacées à l'égard de mes mensurations.
Par ailleurs, s'il est vrai que la différence essentielle entre les toilettes des deux sexes réside dans la présence, chez les messieurs, de ces charmants réceptacles que sont les urinoirs, il faut bien dire qu'on y pisse de dos, si je puis dire, et que si l'on se reboutonne de trois quarts, voire de face, pour les plus embrumés des vachers fribourgeois venus se vider de leur bière, il est tout de même bien rare d'avoir la chance d'apercevoir leur petite zigounette.
Alors cabinets des dames ou chiottes des messieurs ?
C'est toute la grandeur de nos civilisations libérales et démocratiques qui se trouve radicalement exposée dans la liberté intrinsèque où se trouve tout individu pour faire ce type de choix seul et en conscience.
Vous me suivez ?
C'est toute la grandeur de nos civilisations libérales etdémocratiques qui se trouve radicalement exposée dans la liberté intrinsèque où se trouve tout individu pour faire ce type de choix seul et en conscience.
A titre d'illustration, sur cette question, que nous laisserons ouverte, je voudrais vous donner un exemple, par exemple. Par exemple... et ben par exemple moi... et ben par exemple moi ma maman quand j'étais petit... et ben par exemple moi ma maman quand elle faisait du tennis avec madame Lorenzetti quand j'étais petit... Et ben moi maman quand elle faisait du tennis... et ben je me faisais chier... mais à la fin de la partie, j'en avais toujours vachement besoin, de ma maman... quand j'étais petit.
Et il se trouvait toujours une gentille dame, la conne pour m'y amener dès mes premiers pleurs. Ma maman était dans les vestiaires, elle n'y était pas seule, et il y régnait une ambiance exquise de larges culottes de jersey de coton blanc, d'accroche bas couleur chair, en nylon, comme les bas, et de cette poussière rouge qu'on traîne derrière soi en sortant des courts de tennis, et qui se mêlait, sur les claies humides, aux traces mouillées des pieds fraîchement sortis de la douche.
Et moi, pauvre petit être secoué de sanglots, je voyais ainsi passer les pieds de ma maman suivis des pieds des copines de ma maman, surplombés des copines de ma maman. J'ai réussi à m'introduire dans ces vestiaires jusqu'à l'âge de m'en faire foutre à la porte, plus un petit quelque chose, et j'en garde un souvenir torride et délicieux, et à mon avis ça vaut bien les madeleines de l'autre enfoiré.
Conclusion: si j'étais si bien dans les vestiaires des dames, je vois pas du tout pourquoi Coline aurait pas droit aux chiottes des messieurs.
Merci.
 

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